Pourquoi les agriculteurs ont tant de mal à lâcher les pesticides

par | 29 05 2019

 

04 min.

Le débat sur la nocivité des phytosanitaires tant médical qu’environnemental ne cesse d’enfler. Pourtant les paysans continuent à recourir massivement à ces produits. Contraintes financières, poids des habitudes, résistances des institutions agricoles, manque d’accompagnement, perte des savoir-faire… les raisons de cet échec sont multiples et tenaces.

En avril 2019, le nombre des plaignants réclamant des dommages et intérêts à Monsanto s’élevait à plus de 13 000 aux États-Unis. Au cœur de ce dossier judiciaire hors normes qui s’est déjà soldé par deux jugements imposant à la filiale du groupe Bayer de verser respectivement 290 millions et 80 millions de dollars : le produit Roundup, un herbicide au glyphosate accusé de provoquer des cancers.

Or le débat autour de l’impact en termes de santé et d’environnement des produits phytosanitaires ne date pas de l’affaire du glyphosate. « Cela fait 30 ou 40 ans que l’on condamne ses produits dangereux qui sont utilisés sans pratiquer de tests fiables et sans mener d’études de suivi sur l’homme », s’indigne André Ménache. Le conseiller scientifique de l’association Antidote Europe condamne leur nocivité pour la santé humaine : « des études montrent que les enfants naissent aujourd’hui avec quelque 300 substances chimiques de synthèse dans le sang et que la première cause de décès des 1-15 ans en France est le cancer ».

Des habitudes qui ont la vie dure

L’ampleur du scandale autour du géant américain n’a donc fait qu’amplifier la polémique sur l’usage de ses produits destinés à protéger les cultures des nuisibles et des mauvaises herbes. En moyenne, plus de 60 000 tonnes de produits phytosanitaires sont utilisées en France, dont 9 000 tonnes pour le seul glyphosate. Le Plan EcoPhyto 2018, qui avait pour ambition la réduction de moitié en dix ans de l’usage des pesticides à l’horizon 2018, n’y a rien changé. Les paysans utilisent toujours massivement des pesticides. 

Premières victimes pourtant des effets néfastes pour la santé de ces produits, les agriculteurs n’ont pas changé leurs habitudes. Pourquoi ? « Depuis l’après-guerre, un système productiviste s’est mis en place pour satisfaire les besoins alimentaires du pays nécessitant toujours plus d’investissement en foncier, en matériel et aussi en produits phytosanitaires pour obtenir des rendements rapides. Aujourd’hui encore, il est d’autant plus difficile de sortir de ce système qu’utiliser des phytos comme le glyphosate, ça ne coûte pas cher et ça donne des résultats », explique Christine Riba, secrétaire nationale de la Confédération Paysanne et productrice de raisin de table dans la Drôme.

Des contraintes financières

Si les agriculteurs ont tant de mal à réduire leur utilisation de pesticides, c’est donc avant tout pour des raisons économiques. Certes, de plus en plus accessibles, les nouvelles technologies avec notamment du matériel de précision (pulvérisation, robots, capteurs…) peuvent aider à minimiser l’usage de ces produits chimiques, mais leur effet reste marginal. Pour réduire de 50% ou plus l’usage des pesticides, cela suppose de revoir totalement les pratiques agricoles actuelles en changeant de matériel et de types de production, en trouvant d’autres circuits de distribution pour écouler ses produits bio par exemple, mais aussi en revenant aux fondamentaux de l’agronomie : rotation des cultures, couverture des sols, biocontrôle, agroforesterie… Et tout cela avec une probable baisse de production à anticiper au début d’une telle conversion.

Un pari que beaucoup d’agriculteurs hésitent à prendre. Sans compter qu’au-delà de la contrainte financière, il y a la force de l’habitude et la pression de l’environnement immédiat : être le seul à changer de méthode culturale dans son village n’est pas simple à gérer au quotidien. « Une nouvelle approche basée sur un système de production intégré implique une rupture des pratiques et parfois une baisse de la production. Mais contrairement à une idée reçue, la perte de rendement ne signifie pas forcément une perte de revenu », avance François Veillerette, directeur de l’association Générations Futures engagée pour une « agriculture durable ». « Pour les grandes cultures notamment mais aussi pour la viticulture par exemple, ce changement en profondeur peut être en partie compenser par des économies en pesticides et en engrais et une amélioration de la qualité », ajoute François Veillerette.

Un syndicalisme très conservateur

Autre source de résistance au changement, les structures syndicales traditionnelles notamment représentée par la puissante FNSEA qui voit encore les pesticides comme une assurance contre les mauvaises récoltes. « Le frein est d’autant plus fort que les intérêts économiques via les coopératives où la FNSEA est très présente n’incitent guère au changement », remarque le directeur de Générations Futures. 

Enfin, le manque d’accompagnement des paysans qui souhaitent modifier radicalement leurs pratiques agricoles ne favorise pas non plus le passage à l’acte. Ils sont encore trop souvent livrés à eux-mêmes avec des aides à la conversion peu incitatives et pas suffisamment installées dans la durée. Les subventions de la PAC (Politique Agricole Commune) restent encore assujetties au nombre d’hectares et de bêtes et non aux efforts entrepris pour développer une agroécologie plus responsable. Et la nouvelle PAC, en cours de négociation, ne semble pas s’orienter vers un réel changement de modèle.

Réapprendre le métier de paysan

« L’agriculture conventionnelle a non seulement plongé nombre d’agriculteurs dans la spirale de l’endettement mais en plus elle leur a fait perdre le sens de leur travail et le plaisir d’être paysan », déplore Christine Riba de la Confédération Paysanne. « Il est sans doute plus compliqué de revenir aux principes de base de l’agronomie et aux semences paysannes que d’appliquer un calendrier de culture du 1er janvier au 31 décembre dicté par les conseillers agricoles des chambres d’agriculture et autres coopératives. Mais au final, en se réappropriant des savoir-faire oubliés, le paysan reconquiert son autonomie, son indépendance ».

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