L’ apprentissage en Suisse

par | 26 08 2018

 

8 min.

L’économie helvète se porte bien, la confédération de 8 millions d’habitants divisée en 26 cantons et parlant 4 langues connait une croissance remarquable : en 2018, elle grimpera à 2,3% contre 1% en 2017, selon le Secrétariat d’État à l’économie. Atteignant le chiffre de 3,2% en 2017, le taux de chômage devrait s’infléchir à 2,9% l’an prochain, puis à 2,8% en 2019. En la matière, la Suisse maintiendra sa première place au sein de l’OCDE, où la moyenne se situe à 7,5% ; tous les secteurs économiques, notamment l’industrie, sont acteurs de cette bonne santé générale.

Pour les helvètes, le système éducatif est fondé tout entier sur un principe : apprendre un métier au plus grand nombre.

Le classement des pays les plus compétitifs de la planète, établi par le World Economic Forum place la Suisse au premier rang mondial !!  Classement complet.

Cette réussite tient sans doute en deux qualificatifs qui gouvernent les relations entre les entreprises et l’administration : clarté et transparence.

L’imposition des entreprises ne dépasse pas 30 %, et ce chiffre, il faut le souligner est loin d’être le plus favorable d’Europe (Irlande et Luxembourg affichent des taux bien plus attractifs de prime abord), mais en revanche, ce taux est incroyablement stable, les entreprises ne sont donc pas soumises à des variations génératrices de prudence en matière d’investissement.

Ensuite, le système fiscal est d’une grande clarté, en effet, les entreprises peuvent demander l’avis des autorités fiscales sur toutes les opérations qu’elles envisagent (investissements, créations de filiales etc…) et cette clarté rassure les acteurs économiques tout en limitant drastiquement les cas de fraudes et de redressements fiscaux.

Contrairement aux idées reçues, cette bonne santé ne tient pas qu’au système bancaire Suisse mais plutôt en un équilibre subtil de différents leviers économiques dont celui qui nous intéresse aujourd’hui : la formation.

Les choix réalisés par la Suisse en termes d’éducation et de formation ne sont sans doute pas étrangers à leur taux de chômage d’une grande stabilité : 3 %, chiffre faisant rêver la plupart des nations européennes.

Pour les helvètes, le système éducatif est fondé tout entier sur un principe : apprendre un métier au plus grand nombre.

L’apprentissage tient un rôle majeur dans le système éducatif, il est promu, considéré, encouragé mais surtout non sclérosant, chacun peut y apprendre un métier puis revenir plus tard vers des études plus théoriques sur les bancs de l’école.

C’est la collaboration toujours active et concertée de tous les acteurs de l’apprentissage Suisse qui en fait sans doute la valeur et le succès.

C’est la collaboration toujours active et concertée de tous les acteurs de l’apprentissage Suisse qui en fait sans doute la valeur et le succès.

Revenons sur l’histoire de cette institution en Suisse

Le modèle Suisse prend historiquement sa source, comme la plupart des pays européens, dont la France (cf : article OCM sur l’histoire de l’apprentissage en France), dans le système de Corporation. Le Maître avait, au Moyen-Âge, un rôle professionnel et plus largement éducatif, la formation qu’il prodiguait durant trois ou quatre ans, se terminait par un examen. Le candidat reçu avait alors en main un certificat qui en faisait un Compagnon et lui permettait d’être admis dans le métier choisi.

Après plusieurs années de pratique et la réalisation d’un chef d’œuvre, le compagnon pouvait librement pratiquer son art.

Dans un mouvement identique à celui qui eut lieu en France, l’état helvète récupéra une partie de la filière apprentissage pour priver les corporations de leur main mise en la matière dès le XVII ème siècle. Déjà à l’époque, le souci de la qualité du travail gouvernait les décisions, et l’essor industriel conforta l’idée que se démarquer par la qualité de la formation devait être l’objectif de toute réforme.

Ce ne fut qu’après 1870 que les corps de métiers acceptèrent les idées nouvelles, sous l’impulsion décisive de l’Association Suisse des Arts et Métiers, aujourd’hui Union Suisse des Arts et Métiers (USAM), fondée en 1879. Le modèle de l’apprentissage, dont le principe est encore largement appliqué de nos jours, finit par s’imposer dans les années 1880 et l’arrêté fédéral de 1884 sur les subventions aux établissements de formation professionnelle permit de développer un système double (dit « dual »), dont le principe de fonctionnement perdure aujourd’hui : un travail au sein de l’entreprise complété par une formation scolaire.

Dans un souci d’efficacité et de transparence, la loi fédérale de 1930 pour que fussent enfin imposés, pour les professions artisanales, industrielles et commerciales, un contrat-type d’apprentissage et l’obligation d’avoir suivi les cours d’une école professionnelle pour se présenter à l’examen final. La loi fut révisée en 1963 et en 1978, pour améliorer et valoriser l’apprentissage sans toucher à ses aspects fondamentaux.

C’est la collaboration toujours active et concertée de tous les acteurs de l’apprentissage Suisse qui en fait sans doute la valeur et le succès.

Pour toutes nos lectrices et lecteurs qui voudraient en savoir plus, je vous invite à consulter ce guide de l’apprentissage dont la clarté et la précision est symptomatique de son efficacité : Guide de l’apprentissage

Dans les faits, aujourd’hui, l’apprentissage commence dès la sortie de la 3e, et peut, tout comme en France, se dérouler en mode dit « dual », c’est-à-dire en entreprise et en école professionnelle. Mais une formation exclusivement scolaire, prodiguée par les écoles de métiers, de culture générale et de commerce, écoles privées et subventionnées, est également possible. La certification (certificat fédéral de capacité / CFC ou attestation fédérale de formation professionnelle / AFP) qui sanctionne cette filière est reconnue dans toute la Suisse et permet d’exercer une activité professionnelle ou de poursuivre sa formation dans les écoles supérieures (ES) ou les hautes écoles spécialisées (HES). Après quelques années de pratique, des examens permettent d’obtenir un brevet ou diplôme fédéral.

En mode dual, l’apprenti se rend en entreprise 3 ou 4 jours par semaine et à l’école environ 1 ou 2 jours par semaine. Celui-ci est alors considéré comme un salarié de l’entreprise, perçoit à ce titre un salaire dont le montant est fixé par l’entreprise et a droit à 5 semaines de vacances annuelles jusqu’à ses 20 ans. Ce mode d’apprentissage « dual » est choisi par 90% des candidats à l’apprentissage.

75 % des jeunes ont une vision positive de la filière qui pour eux est vectrice d’avenir, de pragmatisme et d’évolution de carrière pérenne.

Les raisons du succès du modèle suisse

Le « décloisonnement »

À la différence d’un modèle français dans lequel le diplôme est érigé au titre de sésame d’accès au marché du travail, le système suisse a su ouvrir largement le parcours éducatif en décloisonnant les filières. Ainsi, des passerelles existent entre les filières et entre les formations de type général ou technologique. Choisir l’apprentissage ne signifie pas renoncer aux filières dites traditionnelles, c’est la raison pour laquelle 25 % des jeunes ayant choisi la formation professionnelle retournent ensuite dans l’enseignement supérieur.

L’une des différences fondamentales entres les deux pays, est qu’en suisse, la formation professionnelle et la formation académique ne sont pas en concurrences mais se complètent.

Par ailleurs, la Suisse ne confère pas un rôle prépondérant aux diplômes dans les facteurs déterminant l’évolution de carrière. C’est en effet la formation continue qui permet d’accompagner cette carrière, donnant sa chance à un plus grand nombre. Un apprenti souhaitant par la suite se réorienter ou faire évoluer ses compétences pourra sans difficulté continuer à se former.

Dans sa logique, le système français pousse donc les élèves à acquérir le maximum de savoirs et d’années d’études, pensant les protéger d’une « voie de garage » que les suisses eux, érigent au rang de voie d’excellence. C’est un véritable antagonisme des points de vue.

L’image

Là encore, France et Suisse s’opposent. À l’image dégradante de la filière apprentissage de notre pays, s’oppose l’intérêt constant de la jeunesse et des suisses dans leur ensemble pour ce secteur d’éducation. Ainsi 75 % des jeunes ont une vision positive de la filière qui pour eux est vectrice d’avenir, de pragmatisme et d’évolution de carrière pérenne.

Les dirigeants suisses de sociétés, qui ont pour la plupart suivis cette même voie, sont eux aussi conscients de cette richesse et de l’opportunité qu’elle offre, ils n’ont pas oublié qu’ils en sont le fruit…

Les parents de tous ces jeunes ont profité de ce système pour leur réussite professionnelle; les dirigeants politiques eux-mêmes, dans une grande proportion, en sont issus et encouragent le modèle à perdurer.

C’est donc une Société dans son ensemble qui promeut un modèle qui fonctionne.

La coopération entre système éducatif et acteurs économiques

Ce point est sans doute le plus important facteur de la pérennité du système. Alors qu’en France, la législation essaie en permanence de répondre aux besoins du marché du travail avec un inéluctable décalage temporel, le système dual suisse agit de concert avec les acteurs économiques en les intégrant complètement et activement au système.

Ainsi, c’est le secteur privé qui définit lui-même le contenu des formations en fonction du marché du travail et en fonction des secteurs d’activité. La synergie est parfaite, la formation colle aux réalités et surtout s’adapte aux besoins des entreprises assurant une qualité de formation et des opportunités permanentes aux jeunes.

Une gouvernance tripartite appelée ORTRA composée de représentants de la Confédération, de représentants cantonaux et de partenaires sociaux élabore le contenu des programmes de formations et les examens.

Les entreprises déterminent elles-mêmes les places ouvertes en leur sein à l’apprentissage en fonction de leurs besoins, de leurs carnets de commandes ou de leurs perspectives de développement. Les candidats à la formation duale ont donc accès en direct à un fichier des entreprises offrant des places avec lesquelles ils vont négocier leur contrat, les organismes de formation adaptant ensuite leur enseignement aux besoins de l’employeur.

Ce système semble donc avoir toutes les vertus, il répond aux besoins des entreprises, il assure à la jeunesse des opportunités professionnelles et a, accessoirement, un coût bien inférieur pour la Société car il est pris en grande partie en charge par les acteurs économiques.

Il s’agit d’un choix politique qui se heurte à la vision française : ne pas faire peser sur le travail le coût des prestations de santé.

La question naturelle est donc : « mais qu’attendons-nous pour en faire de même ? »

La réponse tient en deux points : tout d’abord le droit du travail suisse n’est pas le même qu’en France, et enfin, certains observateurs pointent désormais des faiblesses de ce système si encensé.

En premier lieu, les chiffres ont leur importance : les cotisations patronales sur le travail se limitent à 15 % chez nos voisins helvètes. La raison essentielle de cette différence avec les charges françaises tient en l’absence de cotisation d’assurance maladie. Là-bas, la couverture santé est à la charge des salariés qui cotisent auprès d’assureurs privés de leur choix. Pas de tiers payant, pas de CMU, mais en revanche, des salaires bien plus importants qu’en France, permettant donc de s’assurer. Il s’agit d’un choix politique qui se heurte à la vision française : ne pas faire peser sur le travail le coût des prestations de santé.

Ensuite, on pourrait croire que le droit au chômage n’existe pas en ce pays mais il n’en est rien. Même si le droit du travail prévoit que l’on puisse rompre un contrat de travail en maximum 3 mois, il prévoit également un droit à la perception de 80 % de son salaire pendant 2 ans en cas de chômage… Mais dans un cercle vertueux où le taux de chômage atteint 3 %, le caractère anxiogène de cette situation devient moins prépondérant.

Enfin, comme je l’indiquais, certaines voix s’élèvent en dénonçant les failles de ce système. Ces critiques tiennent en l’essentiel à questionner, sur la balance entre le « faire » et le « savoir ». La Suisse recrute et accueille à bras ouverts les chercheurs étrangers leur offrant une rémunération très attractive, le vivier de cerveau Suisse ne semblant pas s’orienter en priorité vers ces formations. Après avoir mis en avant la productivité, la Suisse manque-t-elle de formations réflexives ?

Mais sur ce point, l’École Polytechnique de Lausanne et sa réussite apporte une réponse toute autre. Son directeur s’enorgueillit de souligner que « La Suisse est le seul pays qui paie mieux ses profs chercheurs que ses footballeurs » … tout un symbole. Ce campus attire de plus en plus les cerveaux suisses, 48% des étudiants et 56% des enseignants sont étrangers. Ce type de structure peut rassurer les détracteurs sur la pérennité du modèle suisse.

De plus, un certain nombre d’observateurs s’inquiète de voir s’implanter en terres helvètes, des entreprises multinationales dont la culture ne serait pas en adéquation avec la culture suisse. Ceux-ci s’interrogent donc sur la coopération de ses structures avec le système éducatif. Mais je pense que le pragmatisme de ses multinationales est tel qu’elles ne manqueront pas de se rendre compte rapidement de l’efficacité du modèle et de tout le bénéfice qu’elles pourront tirer de son intégration.

Force est donc de constater que le tissu économique, fiscal et social est bien éloigné du notre et rend le modèle difficilement transposable. De surcroît, le modèle éducatif est ancré depuis longtemps dans la Culture suisse tout autant qu’est ancrée dans la Culture française la Sécurité Sociale et le droit de grève. Ce sont deux visions qui s’opposent et dans ce cadre particulier, un système vers lequel la France devrait tendre sans croire en l’utopie de le copier en tous points.

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