Comment l’Intelligence Artificielle fait trembler les métiers

par | 24 04 2019

 

05 min.

Dans le domaine de l’emploi, l’Intelligence Artificielle (IA) est à la fois un épouvantail et une promesse de lendemains qui chantent. Souvent confondue avec le processus d’automatisation de nombreuses tâches initié par la transformation numérique des entreprises, l’IA devrait se traduire par une destruction d’emplois aux dimensions variables.

Selon les études qui se suivent depuis des années sur le sujet, l‘une des plus marquantes, celle publiée en 2013 par deux chercheurs d’Oxford, Carl Frey et Michael Osborne, a marqué les esprits en affirmant qu’aux Etats-Unis, 47 % des emplois risquaient de « devenir automatisables ». Moins alarmiste, le directeur de la Banque Mondiale, Pinelopi Koujianou Goldberg, interrogé par Bloomberg, a relativisé la révolution numérique en cours : « Nous vivons la quatrième révolution industrielle, et nous avons réussi à survivre au cours des trois qui l’ont précédée. Les machines n’ont pas éliminé les humains, et en définitive nous nous adapterons ». Bien, mais comment ? Et qui cette adaptation concernera-t-elle ? Certains emplois disparaîtront, sans forcément laisser la place à de nouveaux postes, et nombre de métiers vont se transformer concluent différentes études, dont celle de France Stratégie et du Conseil d’orientation de l’emploi (COE). Selon cette dernière étude, un emploi sur dix serait menacé de disparition tandis que « 50 % d’emplois seraient amenés à évoluer ».

 

Par le haut

La transformation des métiers est donc à l’ordre du jour, et les augures se veulent rassurants en prédisant une « évolution par le haut ». Tendance qui s’inscrit en faux contre les Cassandre annonçant, eux, une soumission de l’humain au robot qui ferait écho à celle du chaudronnier passé de l’atelier à la chaîne lors de la précédente révolution industrielle.

Si l’IA « forte », celle qui sera capable de se développer seule, n’est pas encore opérationnelle, l’IA dite « faible », elle, est déjà une des composantes de la transformation numérique qui touche déjà certains métiers, comme celui de caissière (souvent féminin), ou qui commence à le faire, dans le domaine médical par exemple. Ces prémices confirment, si besoin était, que la transformation en cours ne va pas affecter tous les métiers avec le même bonheur. L’installation de caisses automatisées dans les supermarchés n’a pas encore supprimé le métier de caissière. C’est au client que l’on confie des tâches qui ne requièrent aucune qualification comme de scanner lui-même les produits qu’il achète. L’ex-caissière n’est pas loin et vient à son aide quand il est bloqué par un code barre illisible. Libérée des tâches de manutention et d’encaissement, la caissière est désormais affectée à la relation client, l’assistance et la surveillance.

Une redéfinition du métier que les plus optimistes pourront juger intéressante parce que relationnelle. Mais on peut estimer aussi avec la sociologue Dominique Meda, que si « ces nouvelles tâches, de surveillance et de prévention des vols ainsi que d’aide à l’utilisation des machines, peuvent être considérées comme plus qualifiées, elles ne sont pas forcément plus agréables ou plus intéressantes » (L’avenir du travail et de l’emploi à l’heure du numérique Dominique Méda).

 

Gérer les alertes de la machine

Un processus du même type est à l’œuvre dans les aéroports avec l’automatisation de la prise en charge des bagages. « On va trouver moins d’agents aux comptoirs d’enregistrement, mais d’autres métiers apparaissent, plus orientés vers la supervision, la qualité, la gestion des alertes... » avertit Cedric Laurier, directeur technique de Vinci Airports. Certes, des systèmes de caméra intelligente vont signaler une file d’attente importante, mais il faut des personnes pour recevoir ces alertes, les gérer et déclencher les moyens nécessaires. Ici, une partie de la promesse de voir l’IA libérer le travailleur des tâches répétitives est bien tenue. L’autre partie, l’accès à un travail à plus forte valeur ajoutée, reste à apprécier. Elle est plus évidente dans les cabinets d’avocats estime Ariane Giannaros, juriste chez Weil Gotshal & Manges, à Londres. L’avocate apprécie l’usage des outils numériques qui « libèrent du temps qui était utilisé pour faire une recherche de jurisprudence et va à présent l’être pour faire de l’analyse et du conseil ». Même mouvement dans les services financiers où l’automatisation prend chaque jour davantage en charge les tâches de reporting, libérant du temps pour l’interprétation, le conseil et la stratégie.

 

Les médias aussi
La médecine est aussi une terre de conquête pour l’IA. Les algorithmes savent dès à présent « lire » des radios avec une très grande précision. Les radiologistes, toujours requis pour valider les conclusions de la machine, peuvent consacrer davantage de temps à leurs patients.

Le métier de journaliste n’est pas épargné. Aux Etats-Unis, Thomson Reuters se sert de l’IA pour identifier dans les médias sociaux les « breaking news » qui vont être exploitées par le média. Les intervenants de la conférence du MIT dédiée au futur du travail où était présentée cette innovation, ont expliqué que là aussi, le temps libéré par l’algorithme allait permettre au journaliste de s’investir davantage dans le travail des sujets sortis du tamis de l’IA.

Mais ce qui peut être séduisant sur le papier ne correspond pas forcement à la réalité : dans le cabinet d’avocat la recherche de jurisprudence est faite par stagiaire, qui n’a pas -pas encore- les compétences pour faire du conseil. De la même façon le comptable ou le contrôleur financier ne pourront pas se transformer en stratèges. Et la logique de rentabilité à court terme qui sévit souvent dans les médias a montré les limites de l’investissement dans l’expertise et dans les équipes. Le déplacement vers des tâches plus complexes qui demandent davantage de réflexion ne concerne pas forcément les métiers remis en question par les algorithmes. Le poids des managers et les choix qu’ils feront -notamment en matière de formation, en gestion fine des ressources humaines de leur entreprise- reste déterminants dans la façon dont l’IA va bousculer les métiers.
Une chose est sûre, les compétences requises dans les métiers ainsi remodelés vont être relationnelles. Dans un article intitulé « Pourquoi y a-t-il autant d’emplois ? » David Autor, a mis en lumière quatre compétences qui assurent la supériorité de l’humain sur le numérique : la capacité de conduire des interactions sociales, l’adaptabilité, la flexibilité et enfin la capacité à résoudre des problèmes. Dominique Méda, qui cite ce chercheur, conclut avec une note d’optimisme en affirmant qu’ « un emploi sera plus ou moins automatisable selon que les tâches qu’il comporte mobilisent plus ou moins ces quatre compétences ».

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