Les attentes des jeunes à l’égard de l’emploi sont revues à la baisse

par | 4 07 2019

 

06 min.

La situation des jeunes sur le marché de l’emploi reste un sujet sensible en France où le taux de chômage des moins de 25 ans oscille toujours autour de 20%. Florence Lefresne, directrice du Céreq (Centre d’études et de recherches sur les qualifications), souligne les contraintes d’un modèle hexagonal qui ne favorise pas les plus jeunes.

« La France occupe une position intermédiaire dans l’Union européenne entre un régime de très forte césure entre la formation initiale longue et à plein temps et le marché du travail, caractéristique d’un pays comme l’Espagne par exemple, et un régime de forte porosité entre les deux institutions impliquant de nombreuses situations études/emploi comme c’est le cas en Allemagne ou aux Pays-Bas (apprentissage massif) ou encore dans les pays nordiques (emploi précoce en cours d’études). »

 

Peut-on parler d’une inadéquation entre les qualifications acquises et les besoins du marché du travail en France ?

Florence Lefresne. Sans doute mais l’on sait mal mesurer cette inadéquation. D’un côté, les qualifications des personnes peuvent être approchées par les certifications à commencer par le diplôme (niveau et spécialité). Mais il existe aussi des compétences acquises dans l’exercice du travail, c’est en tout cas ce que disent plus de la moitié des employeurs que le Céreq interroge dans l’enquête DEFIS. La formation est bien entendu également un levier de développement des compétences, qu’elle soit organisée ou informelle. Toujours selon DEFIS, plus de 60 % des salariés disent avoir appris des choses utiles à leur travail de leurs collègues. Ces compétences sont elles-mêmes de différentes natures, cognitives, techniques ou « sociales », les fameuses soft skills dont on sait qu’elles jouent un rôle important.

 

Comment mesure-t-on aujourd’hui cette inadéquation ?
F.L.
Les besoins du marché du travail peuvent se mesurer aux offres d’emploi vacantes. Certains secteurs ou certains métiers dits en tension (hôtellerie, restauration, bâtiment…) sont confrontés de façon pérenne à ces offres vacantes. Mais s’agit-il pour autant d’un manque de compétences des personnes ? Ou plutôt d’un problème d’attractivité lié aux conditions de travail, d’emploi et de salaires ? D’autre part, les transitions numérique, écologique, démographique induisent de nouveaux besoins en compétences fortement mis en avant ces dernières années, mais complexes à clairement identifier, développer et faire évoluer.

 

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Ces nouveaux besoins sont donc une piste à développer ?

F.L. Ce devrait être l’objectif de la « gestion des emplois et des compétences » des services RH des entreprises accompagnant les changements technologiques et les évolutions de l’organisation du travail. Pourtant, ce que montre l’enquête DEFIS, c’est que 25 % d’entre elles seulement s’engagent de manière systématique dans une démarche de gestion des compétences, avec des écarts marqués qui tiennent principalement à la taille de l’entreprise et au secteur d’activité. Construire une vision partagée des emplois et des compétences par l’ensemble des acteurs économiques et sociaux d’une filière, en lien avec les acteurs publics concernés et les opérateurs de compétences (OPCO, anciens organismes paritaires collecteurs agréées/OPCA) fait désormais l’objet d’une démarche expérimentale portée par le Céreq et France Stratégie, dans le champ du numérique, du traitement des déchets, des métiers du sport… C’est une piste essentielle pour avancer mais il faut la rendre opérationnelle.

 

Dans ce contexte, quelle est la situation des jeunes sur le marché de l’emploi ?

F.L. Les enquêtes Génération du Céreq autorisent depuis 20 ans, à partir d’un échantillon représentatif de jeunes quittant la même année le système éducatif à tout niveau de formation, une description précise des parcours d’insertion sur plusieurs années. Ce recul de 20 ans permet de fonder des diagnostics sur les permanences et les principaux changements en matière d’accès au marché du travail. Et c’est une détérioration de la situation des jeunes qui est observée depuis 20 ans : la part des emplois en CDI et de fonctionnaires entre 1997 et 2015 a baissé de 11 points.

 

Comment expliquer une telle évolution ?

F.L. Leur position d’entrants sur le marché du travail expose davantage les jeunes à l’emploi temporaire qui représente, en 2017, 87 % des emplois créés dans les entreprises de plus de 10 salariés. De fait, plus d’un jeune (15-29 ans) sur trois est en CDD ou intérim (emploi aidé compris), et plus encore dans le secteur non-marchand (emploi aidé, vacataires, contractuels). C’est d’ailleurs précisément cette concentration sur les emplois temporaires qui les expose tant aux effets de la conjoncture. Premiers embauchés – à condition d’être diplômés – lorsque la croissance est favorable, ils sont aussi les premiers à s’inscrire au chômage lorsque l’emploi se tarit : la sortie de CDD constitue en France la première cause d’entrée au chômage, soit 44 % des cas, selon l’Insee.

Pour autant et c’est important de le souligner, les enquêtes Générations rendent compte d’une amélioration du jugement des jeunes sur leurs situations d’emploi malgré ces conditions d’entrée dans la vie active globalement dégradées. En 20 ans, la part de jeunes qui se déclarent inquiets est passée de 37 % à 23 %. Tout se passe comme si les attentes à l’égard de l’emploi et du marché du travail étaient revues à la baisse dans des conditions globalement dégradés. Le risque élevé de chômage et les formes particulières d’emploi font désormais partie du paysage en quelque sorte. Il est donc probable qu’il y ait une forme de banalisation à l’égard de ces éléments pour les jeunes générations.

 

La massification des diplômes n’a-t-elle pas généré parallèlement une forme de frustration ?

F.L. Cette massification est spectaculaire. La part d’une génération ayant le bac est aujourd’hui de 80 % contre 26 % en 1980 et la quasi-totalité des bacheliers généraux (3/4 des bacheliers technologiques, 46 % des bacs pro) s’inscrivent dans l’enseignement supérieur. La moitié d’une classe d’âge obtient désormais un diplôme d’enseignement supérieur. Avant de générer de la frustration, la massification de l’accès à l’enseignement supérieur se traduit par des effets positifs notamment pour une partie de jeunes issus de milieux populaires pour qui elle autorise dans bien des cas un ascenseur social. Par ailleurs un travail récent du Céreq montre que la hausse du niveau de diplômes sur les 20 dernières années explique 56 % de la progression salariale observée sur la période. Il faut insister sur ce point : la poursuite d’études supérieure garantit toujours l’accès à des salaires plus élevés que ce qu’aurait permis un diplôme d’un niveau inférieur.

 

Un sentiment de déclassement semble pourtant se développer parmi les jeunes…

F.L. De fait, la création d’emplois qualifiés disponibles a été moins importante que la masse des nouveaux diplômés arrivant sur le marché du travail. Cet écart de volume a produit un effet de déclassement : le signal transmis par la détention d’un diplôme du supérieur, en termes de capacité, de qualité, s’en est trouvé affaibli et les jeunes ont occupé des emplois moins qualifiés que ce qu’ils espéraient. Le déclassement génère effectivement de la frustration et il pèse sur le niveau de rémunération. La même étude du Céreq montre ainsi qu’au-delà des niveaux BTS/L2/DUT, on assiste à une baisse du pouvoir d’achat du salaire des jeunes sur 20 ans. Les études supérieures sont certes toujours rentables (par rapport à un diplôme du secondaire) mais sensiblement moins qu’avant.

 

En matière d’insertion professionnelle des jeunes, quelles sont les limites du système français et les exemples à suivre à l’étranger ?

F.L. La France occupe une position intermédiaire dans l’Union européenne entre un régime de très forte césure entre la formation initiale longue et à plein temps et le marché du travail, caractéristique d’un pays comme l’Espagne par exemple, et un régime de forte porosité entre les deux institutions impliquant de nombreuses situations études/emploi comme c’est le cas en Allemagne ou aux Pays-Bas (apprentissage massif) ou encore dans les pays nordiques (emploi précoce en cours d’études). En France, la formation initiale s’ouvre à l’emploi en quelque sorte, avec la poussée des dispositifs d’alternance depuis les années 1980, la multiplication des petits boulots permettant de financer la poursuite d’études ou de garantir l’indépendance vis-à-vis des parents, la montée des stages rémunérés ou non dans les cursus d’insertion, la professionnalisation de l’enseignement supérieur…

 

Ces expériences ont-elles un impact positif sur l’emploi des jeunes ?

F.L. Évaluer l’impact de ces expériences sur l’insertion des jeunes ne débouche pas sur un diagnostic univoque. Prenons le cas de l’apprentissage qui est en France régulièrement au centre d’objectifs ambitieux des pouvoirs publics et dont les effectifs ont doublé en 20 ans grâce au bac professionnel et à son développement dans l’enseignement supérieur. Une étude du Céreq confirme sur la durée ses atouts : l’accès à l’emploi est plus rapide et plus durable. Mais ils varient selon les niveaux de formation : les avantages relatifs en termes d’accès à l’emploi – par rapport aux jeunes de la filière scolaire – sont surtout importants pour les niveaux de formation moins élevés. De plus, il souffre d’une proportion importante de ruptures précoces (plus d’un quart des contrats). Les raisons en sont diverses : erreur d’orientation, mauvais accueil dans l’entreprise, insuffisance des savoirs de base, problèmes financiers, de transports ou de logement. On touche ici du doigt la différence fondamentale avec l’apprentissage en Allemagne qui continue de concerner plus de la moitié d’une classe d’âge et couvre l’ensemble des secteurs d’activité. La priorité donnée à la formation professionnelle et la force du partenariat sur lequel s’est construit le système dual depuis 1969 garantit outre-Rhin l’engagement mutuel des jeunes et des employeurs jusqu’à l’obtention du titre dont la valeur est reconnue de façon homogène sur l’ensemble du territoire. La régulation par branche assure aux partenaires sociaux de déterminer en fonction des contraintes économiques et techniques du secteur, leurs objectifs quantitatifs et qualitatifs en matière de formation initiale, ce qui autorise de maintenir l’offre de formation y compris dans les périodes de mauvaise conjoncture, ce qui n’est pas le cas en France.

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Comment en France les entreprises gèrent-elles l’intégration et le suivi du parcours professionnel des jeunes ?

F.L. Tout d’abord, il convient de rappeler que la part des jeunes dans l’emploi diminue depuis le début des années quatre-vingt-dix, notamment dans les secteurs où se construisaient traditionnellement des carrières au sein même de l’entreprise (énergie, institutions financières, transports, télécommunication, biens d’équipement). Tout se passe comme si certains secteurs étaient de plus en plus difficiles d’accès aux jeunes et leur parcours d’intégration de plus en plus longs. On observe ainsi une polarisation des jeunes sur les marchés à forte rotation de main-d’œuvre, qu’il s’agisse de l’industrie (turn-over élevé chez les sous-traitants, dans l’intérim ou dans les industries agroalimentaires, la construction et l’habillement) ou des services (hôtellerie, restauration, commerce de détail, services domestiques). La polarisation sectorielle se double souvent d’une polarisation sur les emplois les moins qualifiés. Alors que les jeunes sont en moyenne sensiblement plus diplômés que leurs aînés, ils se situent davantage au bas de la hiérarchie sociale. L’enquête Génération du Céreq montre ainsi que près de la moitié des jeunes ayant achevé leurs études en 2013 sont employés ou ouvriers, 18 % seulement sont cadres supérieurs. Bien que la proportion de cadres ait augmenté sur les vingt dernières années, les diplômés de l’enseignement supérieur ont moins de chances d’occuper un poste de cadre et plus de chances d’être classés en profession intermédiaire que leurs aînés. On le voit : l’intégration des jeunes dans l’entreprise se fait souvent au prix d’un déclassement initial qui est parfois long à effacer et qui peut s’apparenter à une déperdition de compétences si l’entreprise ne s’attelle pas au suivi du parcours du jeune notamment par une politique de formation continue adaptée.

Florence Lefresne

Professeure agrégée en sciences sociales et docteure en économie du travail, est nommée directrice du Céreq à compter du 15 mars 2018. Elle était jusqu’alors cheffe de la mission Relations européennes et internationales à la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP).

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