Le paysan à la reconquête de son métier

par | 25 09 2018

 

6 min.

Dans la longue liste des métiers dépossédés de leur savoir-faire par la norme et la standardisation, celui de paysan est sans nul doute le plus emblématique tant il touche à des sujets sensibles : l’alimentation, la santé, l’écologie.

« L’agriculture conventionnelle que pratiquaient mes parents ne me donnait pas l’impression d’être maître de mon destin. Le système traditionnel ne me convenait pas avec tous ces produits phytosanitaires. J’étais bien loin de l’odeur de l’humus et du compost de l’époque de mes grands-parents ». En 1997, quand Edouard Rousseau reprend la ferme familiale en Charente-Maritime, il décide donc de convertir la propriété en bio. Comme Edouard Rousseau, d’autres paysans, de plus en plus nombreux, recourent au bio ou à d’autres techniques agro-écologiques et se réapproprient ainsi un métier dont ils se sont sentis trop longtemps dépossédés.

L’explosion de l’agriculture « moderne » depuis la fin de la Seconde guerre mondiale a assuré à la France non seulement l’autosuffisance alimentaire mais aussi une source d’exportation considérable (3ème excédent commercial derrière l’aéronautique et la chimie). Mais non sans conséquences sur l’équilibre écologique des territoires et sur le sens même du métier de paysan.

Depuis une trentaine d’années, le modèle productiviste semble avoir atteint ses limites. « Dans la deuxième moitié du XXe siècle, les deux tiers de la superficie agricole mondiale se sont dégradés par érosion, salinisation, compactage des sols, perte de nutriments et pollution. Quant au développement des monocultures, il a fortement diminué la biodiversité », constate Silvia Perez-Vitoria, économiste et sociologue, spécialiste du monde paysan.

La part de l’agriculture française dans le produit intérieur brut (PIB) a chuté depuis le début des années 90. Selon la Banque mondiale, si elle représentait encore 4 % de l’économie française dans les années 1980, elle n’était plus qu’à 1,7 % en 2014. Quant à la part des emplois agricoles sur l’ensemble du marché du travail, elle n’est plus désormais que de 3,3% contre 8,8% en 1981. Le nombre de fermes, environ 400 000 aujourd’hui, a chuté de plus de 50% au profit des grandes exploitations.

Le paysan est devenu le rouage d’un système

Les projets de fermes-usines, ultimes avatars de l’agriculture intensive, illustrent pour certains l’urgente nécessité d’une reprise en main d’un métier « perverti » par l’industrialisation. De la ferme des 125 000 poulets dans le Vaucluse à celle des 23 000 porcelets dans les Côtes-d’Armor en passant par la très médiatisée exploitation des 1 000 vaches dans la Somme, ces fabriques à la chaîne ont bien souvent transformé les paysans en opérateurs agricoles. « Le développement d’une science agronomique conçue par des scientifiques a peu à peu dévalorisé les savoirs et pratiques des paysans. Ils se sont trouvés complètement pris dans un système dont ils ne sont plus qu’un rouage », note Silvia Perez-Vitoria.

« L’agriculteur est devenu un applicateur de recettes toutes faites », reconnaît Daniel Prieur, secrétaire général adjoint de la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles) et producteur de lait et d’œufs dans le Haut Doubs. « Le paysan aujourd’hui a-t-il encore les bases pour comprendre ce qu’il fait sur son exploitation ? Le bon sens et l’observation de la nature se sont perdus », regrette-t-il.

Simple exécutant, l’agriculteur se retrouvent pieds et poings liés aux semenciers, aux spécialistes de la nutrition animale, aux ingénieurs agronomes, à la grande distribution mais aussi aux banques avec un taux d’endettement record (181 000 euros en moyenne en 2013 selon les derniers chiffres disponibles de l’Agreste, le service statistique du ministère de l’Agriculture). Une situation d’autant plus dramatique qu’en 2016, environ 40% des chefs d’exploitation ont eu des revenus déficitaires ou ne dépassant pas 360 euros par mois selon la MSA (Mutualité sociale agricole).

Pertes de repères

N’ayant plus la maîtrise de leur destin, certains lâchent prise face à cette spirale infernale. L’année 2016 a vu ainsi le nombre de suicides chez les agriculteurs multiplié par trois. Un paysan s’est suicidé tous les deux jours, un taux supérieur de 20 % au reste de la population.

Cette perte de repères, tant professionnels que sociaux, provoque cependant depuis quelques années un sursaut. Même si le changement n’est pas facile. « D’une certaine façon, c’est un changement complet de métier », concède Fabien Balaguer, directeur de l’Association française d’agroforesterie, ensemble de pratiques, nouvelles ou anciennes, associant arbres, cultures et/ou animaux sur une même parcelle agricole. « Du remembrement des années 60 et 70 qui a éradiqué arbres et arbustes dans les champs à la PAC qui n’incluait pas les arbres dans les surfaces agricoles susceptibles de recevoir des primes, tout un ensemble de savoir-faire s’est perdu autour de l’arbre, pourtant véritable couteau suisse environnemental (fertilité des sols, dépollution, biodiversité…) et économique (fruits, chauffage, fourrage…) », explique ce défenseur d’une technique visant à passer « de l’arbre intrus à l’arbre intrant ».

Agroforesterie, agriculture biologique, techniques de conservation des sols, méteil, retour à des assolements plus équilibrés, permaculture… Ces multiples techniques, souvent remises au goût du jour et regroupées sous le vocable d’agroécologie, font de plus en plus d’émules. Si certains enfants d’agriculteurs comme Edouard Rousseau empruntent cette voie, ce sont surtout de nouveaux venus qui s’y engagent. Aujourd’hui, seul 13 % des jeunes qui sont dans les écoles agricoles viennent de ce milieu et 30 % de ceux qui s’installent ne sont pas issus du monde paysan.

Ce nouvel attrait pour le travail de la terre (+14 % pour le BTS Conduite de l’entreprise agricole et +19 % pour le BTS Production animale de 2008 à 2016) coïncide avec un besoin de redonner du sens et de la valeur sociale tant aux techniques de cultures et d’élevages qu’aux modes de consommation. « Il faut retrouver ce lien avec le vivant, avec la nature, cette relation homme, animal, territoire, le seul moyen de redonner un sens au métier de paysan », lance Nicolas Girod, secrétaire national de la Confédération paysanne. Cet éleveur dans le Jura prône un retour à « une vision globale de l’exploitation en utilisant des alternatives aux pesticides et aux antibiotiques et en travaillant en amont, au lieu de tout segmenter en tâches dissociées les unes des autres ».

Une réappropriation de savoir-faire

Le mouvement de réappropriation du métier et de ses savoir-faire par le paysan est certes encore minoritaire, mais « il est inéluctable, car la nature nous ramène toujours aux fondamentaux », veut croire Nicolas Girod, même si son syndicat ne s’est pas encore totalement départi des oripeaux de l’agriculture conventionnelle, dont il fut de longues années le thuriféraire.

« On voit se multiplier un peu partout des initiatives de reconquête », selon Silvia Perez-Vitoria. Des réseaux de semences paysannes se forment « afin d’assurer le maintien de la biodiversité la plus riche possible et d’échapper au contrôle des firmes semencières », observe-t-elle. Des démarches de réappropriation des outils et des machines se mettent également en place, à l’exemple de L’Atelier Paysan (lire l’encadré). Plus connus du grand public, le développement des circuits courts pour la distribution de produits agricoles via entre autres les Amap (Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne) ou le label Bienvenue à la ferme des Chambres d’agriculture, permettent aussi aux paysans de reprendre la main sur la partie commerciale de leur métier. Plus généralement, tout un mouvement collaboratif émerge afin de favoriser de nouvelles pratiques culturales comme en témoigne sur Internet la plateforme Savoirfairepaysans, lieu d’échanges d’expériences et de savoir-faire.

Une lame de fond bien plus qu’un effet de mode. « Les paysans retrouvent leur métier. Ils passent moins de temps sur leur tracteur et plus à observer la nature », remarque Fabien Balaguer, « de tous ceux que je connais qui ont décidé d’abandonner l’agriculture conventionnelle, aucun n’a souhaité revenir en arrière ».

Les trouvailles de L’Atelier Paysan

Fondé en 2009 par Fabrice Clerc, agronome et charpentier, et Joseph Templier, « auto-constructeur » et ancien maraîcher, L’Atelier Paysan se veut une alternative à l’« endettement et à la dépendance croissants du monde paysan du fait de l’intensification agricole avec ses machines, ses engrais, ses semences… ». Basée en Isère, la coopérative, qui compte aujourd’hui 14 salariés, organise des formations à l’auto-construction, à l’amélioration d’outils ou de machines, et à la réparation d’équipements. L’idée est de concevoir des outils plus adaptés aux composantes de la terre et à la vie du sol. L’Atelier Paysan revendique 52 « trouvailles paysannes », une bibliothèque de savoir-faire, sans brevet.

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