La responsabilisation : un gage de compétitivité

par | 24 10 2018

 

5 min.

Bruno Grandjean, président de la Fédération des Industries Mécaniques, estime que la révolution numérique valorise les savoir-faire les plus nobles et contribue à l’élévation du niveau de compétences.

Quel a été jusqu’ici l’impact du développement de l’automation dans les usines en termes de maîtrise des savoir-faire ?
Bruno Grandjean. L’industrie a déjà connu de nombreuses phases de destruction créatrice, ces ruptures technologiques qui font que les métiers se réinventent. Dans l’industrie, c’est un phénomène très ancien qui remonte à l’Angleterre de la fin du XIXème siècle ou aux canuts en France à Lyon. Il est vrai que l’actuelle révolution numérique touche des secteurs qui jusqu’alors avaient été épargnés par ces évolutions. Mais ces évolutions technologiques sont incontournables. Si l’on se réfère plus récemment à l’arrivée dans les ateliers des premiers robots aux États-Unis dans les années 70 et des machines à commande numérique au cours des années 80, l’évolution des métiers a été à l’époque très forte mais cela n’a pas annoncé pour autant la fin de tout savoir-faire traditionnel. Le savoir-faire d’usinage, le choix des outils, la gestion de leur durée de vie et de la prise de pièce, tout cela a subsisté. La partie la plus noble du savoir-faire d’usinage est resté. Et je pense que c’est le cas dans beaucoup d’évolutions technologiques. Toutes les tâches annexes et simples vont être supprimées, mais il n’y a pas de procédé global presse-bouton.

L’accélération de la robotisation avec notamment l’essor de l’intelligence artificielle et l’arrivée entre autres des robots ne menace-t-elle pas davantage la place et les compétences humaines dans l’usine ?
B.G. En fait, aujourd’hui avec ces dernières évolutions, les machines et les hommes travaillent de plus en plus en symbiose. Avec l’intelligence artificielle, on a réconcilié l’homme et la machine. Avant l’homme était asservi à la machine, il en était quasiment « l’assistant ». En étant plus intelligente, la machine permet à l’homme d’être à nouveau à sa place. Avec les systèmes de détection de collision sur le parcours d’un outil par exemple, l’opérateur peut s’appuyer sur la machine pour savoir si la parcours est optimal, mais il aura eu besoin pour cela de lui donner un certain nombre d’informations. Il garde la maîtrise de la partie la plus noble du travail. On peut faire le parallèle avec les professeurs à l’école. Avec Wikipedia, les élèves en savent quasiment autant que l’enseignant. Le vrai travail de ce dernier est de leur faire comprendre comment ce savoir peut être utilisé en pratique et lié à d’autres savoirs. Dans l’industrie, c’est pareil. C’est un rêve de penser que la machine fera tout toute seule.

Machine learning, Big Data, systèmes de maintenance prédictive… les robots réalisent pourtant des tâches de moins en moins routinières et de plus en plus sophistiquées. Cette partie noble du travail n’est-elle pas à terme, elle aussi, « menacée » ?
B.G. Pour ma part, je ne vois pas la machine remplacer les hommes. Je vois plutôt une élévation du niveau de compétences. Toutes les tâches de manutention et de magasinage sont désormais assurées par des robots. Du coup, le magasinier devient un gestionnaire de stock, quelqu’un qui gère le taux de rotation et tente d’optimiser des procédures. C’est une tendance très forte dans l’industrie, les métiers peu ou moyennement qualifiés disparaissent mais d’autres émergent.

Vous évoquez souvent « l’indispensable maîtrise du fonctionnement des machines pour ne pas en être dépendant » et « la nécessité de garder des compétences métiers essentielles ». Qu’entendez-vous par là ?
B.G. Si l’on prend l’exemple de l’Allemagne, sa recette c’est une forme de conservatisme, un conservatisme intelligent. On dit souvent que sa force est de perfectionner le banal, à un point de sophistication difficilement copiable. En somme, l’arrivée du numérique ne doit pas faire oublier les fondamentaux scientifiques, techniques tout comme la connaissance des matériaux et des process de production. On a encore besoin du savoir-faire humain. On surestime les capacités de l’intelligence artificielle et de la robotique.

L’âge numérique ne sonne donc pas le glas des compétences humaines en usine ?
B.G. Au contraire. Le numérique, c’est beaucoup de technologies mais c’est aussi la possibilité d’accéder à plus de connaissances. Du coup, on n’accepte moins une hiérarchie top down, comme par le passé, basée sur la maîtrise des données. On s’oriente en revanche davantage vers une hiérarchie par la compétence comme le pratique déjà certains industriels à l’exemple de Michelin ou Toyota en France. Une plus forte responsabilisation et implication de chacun est le meilleur gage de compétitivité.

Propos recueillis par Alain Delcayre

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